Surgraisser à la trace : formidable ou totalement inutile ?

Surgraisser à la trace : formidable ou totalement inutile ?

Il est extrêmement probable que vous ayez l’habitude de surgraisser à la trace votre savon ou que vous l’ayez déjà fait (moi je l’ai fait souvent à une époque !). C’est une pratique commune en saponification à froid (SAF), qui permet d’utiliser une huile de surgraissage précieuse pour enrichir son savon d’un surgras très qualitatif.

Mais est-ce que cela fonctionne vraiment ? 🤔

Il y a en effet un constant débat à ce sujet sur internet.

  • Certains pensent que surgraisser à la trace fonctionne, car à la trace la saponification serait majoritairement faite.
  • D’autres sont d’avis cette pratique est inutile car en SAF le gros de la saponification se ferait encore 24 à 72h après la trace, et que donc l’huile de surgraissage serait saponifiée comme les autres.

Il y a des arguments intéressants dans les deux camps, mais difficile de savoir s’ils sont bien fondés. Dans tous les cas, il serait dommage de surgraisser à la trace si ça ne servait à rien, comme il serait dommage de ne pas le faire si c’était réellement utile.

Que penser au final ?! Quand je me suis retrouvé au milieu de ce débat, je me suis senti perdu et je ne savais plus quoi faire.

Heureusement un chimiste et professeur américain, Kevin Dunn, a profité de sont intérêt pour le savon et du matériel scientifique à sa disposition pour mener une expérience. Ses résultats donnent un élément de réponse fort.

L’article qu’a écrit ce monsieur pour relater son expérience est en anglais. Je vous propose donc aujourd’hui une traduction française de cet article (voir dans la dernière partie), ainsi qu’un résumé de son étude, pour ceux qui ne voudraient pas lire l’article technique de Kevin Dunn.

Surgraisser à la trace : rappel sur le surgraissage et la trace

Hé oui, étant donné que nous allons parler de surgraissage et de trace, je pense que c’est une bonne idée de faire un rappel succin de ces deux notions.

Si vous souhaitez en savoir plus, vous trouverez un article dédié au surgraissage ici et un autre dédié à la trace là.

Le surgraissage

Pour faire du savon, on utilise des huiles. Celles-ci sont transformées en savon via une réaction chimique nommée saponification (plus d’infos ici).

Un savon surgras est un savon dans lequel il reste des huiles à l’état d’huile, car elles n’ont pas été saponifiées.

Le surgraissage est la pratique de savonnerie qui permet de rendre le savon surgras. Il y a deux manière de réaliser le surgraissage, et c’est tout l’objet de l’article de Kevin Dunn : surgraisser à la trace (ajouter une huile spécifique à la trace de la pâte à savon), ou surgraisser par réduction de soude.

La trace

Pour réaliser la saponification permettant de faire du savon, on combine des huiles d’une part, et de la lessive de soude d’autre part. Lorsque ces deux substances sont réunies, on les mélange ensemble avec un mixeur plongeant.

Au bout de quelques secondes ou minutes de mixage, le mélange change de texture. C’est la trace : un changement de consistance (épaississement) indiquant que la pâte à savon est prête et que la saponification a commencé (plus d’infos dans l’article dédié à la trace).

Dans le cadre du surgraissage à la trace, c’est à ce moment que le savonnier ajoute alors à la pâte à savon une huile précieuse.

Surgraisser à la trace vs réduction de soude : résumé de l’article

L’article de Kevin Dunn est un article plutôt technique, voire scientifique dans sa forme : assez long, avec de gros paragraphes et pas d’images. Pas très rigolo à lire donc, c’est pourquoi je vous en propose un résumé ci dessous.

L’article de Kevin Dunn est néanmoins disponible en fin de cet article.

Kevin Dunn, l’expérimentateur et l’auteur de l’article

L’hypothèse derrière le surgraissage à la trace

L’hypothèse du surgraissage à la trace est la suivante :

Lorsque la trace est arrivée, la saponification est déjà majoritairement faite dans la pâte à savon, et ce avec les huiles initialement présentes dans le mélange.

Le savonnier peut alors ajouter dans sa pâte à savon une huile précieuse, souvent chère, possédant des vertus spécifiques et désirable. Cette huile de surgraissage ne sera pas saponifiée, ou très peu, car l’essentiel de la saponification est déjà faite.

Le surgras du savon final sera donc composé très principalement de cette huile de surgraissage précieuse.

Oh qu’il est bien tentant de croire cela et de pouvoir faire des savons aux propriétés précieuses des huiles de surgraissage ! Mais Kevin Dunn veut savoir et non croire, c’est donc cette hypothèse de base qu’il va mettre à l’essai dans son étude.

Les expériences menées

Les savons analysés

L’auteur et ses étudiants ont réalisé trois recettes différentes de savon :

  • Recette 1 : 91 % huile de coco, 9 % huile d’olive (acide gras oléique)
  • Recette 2 : 90 % d’huile de palme, 10 % d’huile de ricin (acide gras ricinoléique)
  • Recette 3 : 90 % d’huile de palme, 10 % d’huile de pépins de raisin (acide gras linoléique)

Ces recettes sont assez atypiques. Elles ont été sélectionnées pour être facile à analyser. En effet, elles se composent d’une majorité d’huiles contenant du gras saturé (coco et palme), et d’une petite proportion d’huile contenant du gras insaturé (olive, ricin et pépin de raisin).

Le gras insaturé de ces dernières huiles est facilement discernable du gras saturé des autres huiles à l’analyse car chacune d’elle possède un acide gras spécifique (c’est ce que j’ai noté entre parenthèse plus haut). Et c’est cette petite proportion d’huile qui va servir de surgraissage à la trace, le cas échéant.

Car en effet, chaque recette a été faite deux fois, avec les mêmes quantités d’huiles et de soude :

  • Une fois avec un surgraissage à la trace, l’huile surgraissage étant la petite portion d’huile de la recette (olive, ricin ou pépin de raisin);
  • Une fois avec un surgraissage par réduction de soude.

Evidemment, le % de surgraissage appliqué est le même pour les deux versions de la recette. Précisemment, il est de 5 % pour la recette 1 et de 10 % pour les recettes 2 et 3 (le taux à été augmenté afin d’avoir plus de surgras à analyser).

Le protocole expérimental

Si vous n’êtes pas familier avec le vocabulaire scientifique, “protocole expérimental” signifie juste “qu’est-ce qu’on a fait pour mener l’expérience” 😉

Chacune des 3 recettes a subi le même protocole :

  • Fabrication des deux savons, avec la même quantité d’ingrédients pour chaque. Seul l’ordre d’ajout des ingrédients change :
    • Pour la version surgraissée à la trace, la lessive de soude fut mélangée avec la grande proportion d’huile (coco ou palme selon la recette), et une fois la trace obtenue la petite proportion d’huile (olive, ricin ou pépin de raisin selon la recette) fut ajoutée comme huile de surgraissage
    • Pour la version surgraissée par réduction de soude, toutes les huiles furent mélangée ensemble dès le début, puis la lessive de soude fut ajoutée.
  • Maintien des savon à environ 71°C (160F) pendant 4 heures, pour avoir une saponification totale et rapide.
  • Ébullition d’échantillons de chaque savon dans de l’éther, pour en séparer et récolter les huiles formant le surgras.
  • Analyse et comparaison des des huiles des surgras récupérés, par spectroscopie RMN.

Les attentes

Les attentes des expérimentateurs sont assez simples :

  • Si l’hypothèse du surgraissage à la trace est vraie : pour chaque recette, les surgras des deux versions devraient être très différent.
    • Les analyses des surgras devraient montrer que le surgras des savons surgraissés à la trace contient beaucoup plus de l’huile qui a servi à les surgraisser (olive, ricin ou pépin de raisin selon la recette) que le surgras des savon faits par réduction de soude.
  • Si l’hypothèse du surgraissage à la trace est fausse : pour chaque recette, les surgras des deux versions auront une composition proche voire identique.

Enfin, juste pour être clair par rapport à la suite : ce n’est pas vraiment les quantités d’huile d’olive, ricin ou pépin de raisin qui sont mesurées, mais celles de l’acide gras caractéristique qui les compose en grande partie : acide oléique, ricinoléique et linoléique, respectivement.

Kevin Dunn réalisant une expérience scientifique, sur le savon ?
Monsieur Dunn et ses élèves du Hampden-Sidney College ont les moyens de faire ces analyses !

Résultats et conclusion de l’auteur

Les résultats

Voici les résultats des analyses des surgras des 3 recettes, pour chacune des deux versions d’une recette donnée (surgraissage à la trace / réduction de soude) et aussi dans le mélange total d’huiles du formant le savon :

  • Recette 1 (surgraissé à l’huile d’olive => acide oléique) :
    • Taux d’acide oléique dans le mélange d’huiles total : 7 %
    • Taux d’acide oléique dans le savon surgraissé à la trace : 22 %
    • Taux d’acide oléique dans le savon surgraissé par réduction de soude : 22 %
    • Conclusion : aucune différence entre le surgras de ces deux savons.
    • Analyse complémentaire : les huiles insaponifiées des surgras contiennent plus d’acide oléique que le mélange original. Les expérimentateurs supposent que l’huile d’olive réagit plus lentement avec la soude que l’huile de coco.
  • Recette 2 (surgraissé à l’huile de ricin => acide ricinoléique) :
    • Taux d’acide ricinoléique dans le mélange d’huiles total : 9 %
    • Taux d’acide ricinoléique dans le savon surgraissé à la trace : 4 %
    • Taux d’acide ricinoléique dans le savon surgraissé par réduction de soude : 4 %
    • Conclusion : aucune différence entre le surgras de ces deux savons.
    • Analyse complémentaire : les huiles insaponifiées des surgras contiennent moins d’acide rinoléique que le mélange original. Les expérimentateurs supposent que l’huile de ricine réagit plus vite avec la soude que l’huile de palme.
  • Recette 3 (surgraissé à l’huile de pépins de raisin => acide linoléique) :
    • Taux d’acide linoléique dans le mélange d’huiles total : 9 %
    • Taux d’acide linoléique dans le savon surgraissé à la trace : 17 %
    • Taux d’acide linoléique dans le savon surgraissé par réduction de soude : 19 %
    • Conclusion : une différence existe entre les surgras de ces deux savons, mais est trop faible pour être significative (d’autant plus que le savon surgraissé à la trace contient moins d’huile de pépins de raisin que l’autre ! C’est bien l’inverse de ce qu’on aurait cru trouver si l’hypothèse du surgraissage à la trace était pertinente).
    • Analyse complémentaire : les huiles insaponifiées des surgras contiennent plus d’acide linoléique le mélange original. Les expérimentateurs supposent que l’huile de pépins de raisin réagit plus lentement avec la soude que l’huile de palme.

Les conclusions

Au vue des résultats, “je pense la question elle est vite répondue” (comme dirait l’autre) 🤭. Mais avant tout, il est sage mettre en lumière les limites de cette expérience, comme le fait lui-même l’auteur :

Nous n’avons jusqu’ici étudié que trois combinaisons d’huiles, choisies pour la facilité des analyses plutôt que pour leur représentativité dans les mélanges habituellement choisis par les savonniers. […] Les résultats jusqu’à maintenant doivent être traités comme préliminaires mais je pense qu’ils sont suggestifs si ce n’est décisifs

Maintenant que Kevin Dunn nous a donnés les pincettes de la prudence avec lesquelles prendre sa conclusion, il nous la donne :

Il semble n’y avoir aucune différence significative entre la réduction de soude et le surgraissage [à la trace].

Kevin Dunn

Et voilà ! Un choc TERRIBLE pour certains, une information triviale pour d’autres.

Un choc TERRIBLE pour certains, une information triviale pour d’autres.

Malgré les limites de cette expérience évoquées par l’auteur, cela reste un des meilleurs arguments en réponse à la question du surgraissage à la trace. Un argument bien meilleur, vous en conviendrez j’espère, que les “je pense que …” que l’on trouve sur internet (peu importe l’opinion qui suit).

L’auteur conclu en disant qu’il semble que les savonniers pratiquant le surgraissage à la trace se compliquent la vie pour rien (risque d’oublier le surgraissage, huile précieuse non conservée, action à un moment où le temps est compté puisque la trace évolue).

Étant un homme de science, donc ouvert d’esprit (bon, tous les scientifiques ne le sont pas bien qu’ils devraient l’être !), il nous invite cependant à le contacter si l’on pense percevoir une différence de qualité entre des savons surgraissés à la trace et par réduction de soude.

Surgraisser à la trace vs réduction de soude : téléchargez l’article

Cette étude n’est pas toute récente (2007), mais elle a contribué à démonter l’idée du surgraissage à la trace comme pratique efficace.

Cette une idée toujours assez vivace dans le milieu francophone. Sans doute est-ce dû au fait que l’article d’origine est en anglais et a donc peu circulé dans le milieu francophone.

Comme promis, voici l’article traduit en français et l’article original, dans un même fichier PDF :

Et vous ? Je suis curieux de savoir ! Dites moi en commentaire ce que vous pensiez et ce que vous faisiez avant la lecture de cet article, et si ce dernier va changer votre opinion et votre pratique !

La bise 😉

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2 thoughts on “Surgraisser à la trace : formidable ou totalement inutile ?

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